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Comme dit si bien Verlaine

A la suite d’un incident, le trafic au départ d’une gare parisienne est suspendu. Ben, un voyageur de 29 ans à la peau un peu mate, va patienter en salle d’attente. Seul dans cette salle, il raconte comment les événements de sa vie l’ont amené à vouloir devenir célèbre coûte que coûte pour passer au journal télévisé de 20 heures. Itinéraire drôle et tragique d’un gars de cité perdu dans un univers sans repères.

Côtoyant quotidiennement le monde des cités, j’ai voulu exprimer dans ce monologue la détresse de jeunes (mais aussi de leurs aînés) qui perdent totalement leurs repères, essentiellement à cause d’un effondrement des valeurs morales.

Ben, le personnage, vit dans un environnement où la hiérarchie des valeurs s’est brouillée. Ce monde, ce n’est pas seulement celui des cités, c’est celui de toute la société, mais la cité réagit à sa manière à ce brouillage en raison de difficultés financières qui favorisent la levée de freins, la montée de l’exaspération et de la frustration et finalement le passage à l’acte.

Le récit de Ben est constitué à partir de témoignages authentiques. Les situations présentées ont une dimension tragi-comique qui est très fréquente dans les cités où règnent souvent l’autodérision, le cynisme et le fatalisme. Ni totalement Blanc, ni Noir, ni Arabe, juste « à la peau un peu mate », Ben incarne tous ces jeunes à la dérive dans ce monde flou.

Le monologue ne légitime pas l’acte de Ben. Il ne l’explique pas, l’excuse encore moins. Il se contente de montrer un cheminement individuel fatal dans un univers lui-même en perdition.

Les personnages

- Ben, la petite trentaine, ni beau ni laid, mat de peau.
- La voix de la SNCF.

Le décor

La salle d’attente d’une grande gare parisienne avec un banc, deux haut-parleurs et une grosse horloge dans le fond.

Le début de la pièce

Au début de la pièce, la scène est vide. Elle s’éclaire petit à petit tandis que la voix fait une annonce.

LA VOIX — Les voyageurs sont informés qu’à la suite d’un incident le trafic est momentanément interrompu sur toute la ligne. Vous êtes invités à vous rendre en salle d’attente.

Ben entre alors en scène, très énervé, un sac à dos à l’épaule. Il regarde l’horloge au fond de la scène.

BEN —Encore un connard qui s’est jeté sous le train. Bon. OK. En même temps, C’est pas moi qui vais lui jeter la première pierre ! Je serais plutôt du genre à lui jeter la dernière, pour l’achever, s’il remue encore. Non, je rigole. En tout cas, il va me faire rater mon 20 heures, ce casse-couilles. Et il ne fallait pas que je le rate, le 20 heures, surtout pas aujourd’hui ! En plus, comment il caille ici ! Mortel !

LA VOIX — Les voyageurs sont informés que suite à un incident le trafic est suspendu momentanément. La durée du retard est estimée à dix minutes.

BEN — Dix minutes ! Dix minutes ! On les croit, oui ! Tu parles ! C’est des bidons. En fait, ils n’en savent rien ! Tout ça, c’est juste une manœuvre pour qu’on reste bien tranquilles comme de bons petits moutons.

De dégoût, Ben fait sur lui le signe qu’il égorge un mouton.

Voilà ce que je leur fais, moi, aux moutons.

Dans une heure, je suis encore là, c’est sûr ! Avec mon bol habituel. Dès qu’un coup foireux rôde dans les parages, c’est pour moi. Il me repère direct au premier coup d’œil et vlan ! il fonce sur moi et là, il ne me lâche plus. Il s’acharne et même il appelle ses copains. Un plan foireux en entraîne un autre, puis un autre, puis encore un autre. Bientôt ils sont une meute sur moi. C’est du vécu, ça. Attention ! Des fois, il y en a tellement que ça occupe toute la vie à plein temps.

Ben a soudain une mimique de douleur. Il met sa main sur son ventre.
J’ai mal au bide ! Qu’est-ce que j’ai encore bouffé comme saloperie ?
Et il n’y a même pas la télé. Je pourrais au moins mater mon JT. C’est vraiment des bidons ici. Je comprends pourquoi les gens prennent leur voiture. Entre réchauffer la planète et se les cailler dans une salle d’attente, le choix est clair. Dans sa voiture, on est tout seul, pénard. Pas de connards qui te cassent les couilles. Oui, je sais, je suis vulgaire, mais parfois il y en a qui atteignent de tels niveaux dans le casse-couillage qu’on a le droit d’être vulgaire. Et la SNCF en fait partie, avec leurs trains bidons. Même pas capables de tenir leurs horaires. Ils ont de la chance que je n’aie pas assez de tunes pour avoir une voiture. Sinon, leurs trains bidons, je les ignorerais, je les mépriserais, je leur taguerais dessus « BIDON ». « GROS BIDON ». Sur tous les wagons, sur tous les trains. Non, c’est vrai, ils pourraient avoir un peu de respect pour leurs derniers clients. Déjà qu’on est bien gentil de quitter Paris pour laisser les bourgeois entre eux, ils pourraient quand même, en échange, nous fournir des trains qui partent et qui arrivent à l’heure. Au lieu de ça, on « cumule les handicaps » : banlieue de merde, transports de merde, boulots de merde, voisins de merde. Société de merde, voilà !

Bon, du calme, mon petit Ben, du calme. Dix minutes d’attente, ce n’est quand même pas le bout du monde. Il y a combien de temps que tu attends déjà ? Vingt-neuf ans. Bon, tu vois, dix minutes là-dedans c’est rien. Surtout que personne ne t’attend. Imagine un peu le mec qui prend son train tous les jours. Sa petite femme chérie est en train de préparer le dîner. Et ses enfants ont pris leur bain, passé leur pyjama et l’attendent aussi. Tu imagines dans quel état ils sont ? Le suspens est à son comble. Rentrera à l’heure, rentrera pas à l’heure… Mangera saignant, à point, bien cuit, cramé… Suspens !

C’est marrant, j’aime bien imaginer la vie des autres, des gens heureux. Dans le train, je les regarde attentivement, intensément, et sur leurs visages de cons radieux, je devine parfaitement leur destin : un immense terrain vague totalement plat avec des petits monticules de contrariétés ici ou là. Non, je rigole. 100 % pure jalousie. Après tout, c’est peut-être ça le bonheur. En tout cas c’est mieux que trois secondes de répit de temps en temps dans un festival d’emmerdements — comme c’est mon cas.

LA VOIX — Les voyageurs sont informés qu’à la suite d’un incident le trafic est momentanément suspendu.

BEN — On sait, on sait, on est courant… Ils ne manquent pas d’air. C’est comme si moi j’allais acheter mon pain et que je disais à la grosse Lulu : « Désolé, mes possibilités financières sont momentanément suspendues ». Comment je me ferais jeter ! Je pense à ma boulangère parce que la fille de la SNCF dans le haut-parleur a la même voix. La grosse Lulu aussi, elle est tout le temps désolée : « Désolée, il n’y a plus de baguettes ». « Désolée, les baguettes sont un peu cuites aujourd’hui ». « Désolée, la baguette a augmenté de 15 centimes ». « Désolée, on sera fermés le lundi de Pentecôte ». « Désolé, on n’a plus de sandwichs sans porc ». Désolée, désolée… Tout la désole dans la vie, la grosse Lulu. C’est pour ça que je l’aime bien. Je ne suis pas loin d’être comme elle. Sauf que moi je ne le dis pas.

Je la sautais régulièrement à une époque, la grosse Lulu. À défaut de tunes, il faut avoir du relationnel. C’est ma philosophie de la vie. Et la vie, comme elle ne nous fait pas de cadeau, il faut se servir. Mais elle m’a trop saoulé, la grosse Lulu, pour des conneries. Et vu qu’elle n’était qu’une employée, le seul truc qu’elle pouvait m’avoir gratos, c’était des Malabars. Je n’allais pas faire la pute pour des Malabars, quand même. Recalée, la grosse Lulu… !

Bon, je ne vais pas rester toute la nuit dans cette putain de gare ! J’ai autre chose à faire, moi ! En plus, je ne peux même pas mater des meufs. Il n’y a déjà plus personne. Apparemment, ils se sont tous fait la malle et je ne peux pas leur donner totalement tort, en fait. Mais je n’ai pas de tunes. Voilà le problème. Un problème que j’arrive assez bien à gérer en temps normal, mais là, dans cette salle d’attente… Même pas un distributeur de boissons à forcer. Non, je rigole, c’est pas mon style. Il faut avoir un peu d’ambition dans la vie. Par exemple, s’il y a une chose que je ne ferai jamais c’est tendre la main. Jamais. Là, par exemple, je pourrais faire la manche. Mais — un — il n’y a personne — deux — faire la manche pour se payer un taxi, ça ne le fait pas. D’un autre côté, je ne suis pas obligé de dire que c’est pour un taxi. Et puis un taxi pour aller de Paris à Aulnay-sous-Bois, bonjour ! Je ne veux même pas imaginer le prix ! Même pas de quoi me payer un ticket de bus. La misère. La misère abyssale. Le cumul maximum de handicaps.

Le matin en me rasant — quand je me rase — je me dis : « Mon petit Ben, tant que tu ne travailleras pas, tu seras dans la merde ». Mais, attention, si mon parcours personnel est « momentanément suspendu », comme elle dit, la grosse Lulu, je sais que ça va changer. Car j’ai de l’ambition. Je veux être connu, qu’on parle de moi. En bien, en mal, je m’en fous, mais je veux laisser une trace. Quand je prends le train, je regarde tous ces connards qui partent au taf le matin ou qui rentrent chez eux le soir et je leur dis droit dans les yeux : « Ne me sous-estimez pas ! Ne me sous-estimez surtout pas ! Vous pourriez le regretter ». Ils ne me répondent pas : forcément, je ne leur dis pas en vrai. Je me le pense. Très fort. « Ne me sous-estimez pas ! ».

Laisser une trace : voilà mon objectif et je vais y arriver. Sinon, qui parlera de moi dans 100 ans, dans 200 ans ? Personne. Ça me fout les boules. Un jour, je suis tombé par hasard sur un dictionnaire. Un dictionnaire assez épais, je précise. Je suis allé direct aux noms propres. Je voulais savoir qui était Verlaine. Verlaine Paul, poète français. Metz 1844 - Paris 1896. Et en feuilletant le dico vite fait jusqu’à la lettre V, une vérité terrible m’est apparue. Noir sur blanc. Déjà, la moitié des noms propres, c’est même pas des mecs. C’est des pays, des villes, des fleuves… ou des mecs qui n’ont jamais existé : Œdipe, Quasimodo, Perceval, j’en passe. Si on retire tous ces noms, les pays, les villes, les fleuves et les mecs bidons, il reste combien de gens connus, hein ? Ce jour-là, je me suis regardé droit dans les yeux dans la glace de ma grande armoire dans ma chambre et je me suis dit : « Mon petit Ben, quelle chance tu as de finir dans un dico ? ». Aucune. Aucune, aucune, aucune. Je suis dégoûté !

(...)

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